Le Frioul – L’île de Marine

13 janvier 2026

Temps de lecture : 4 minutes

Texte de Élise Fontenaille

“ Nous étions dans le jardin du Zaatar, à rêvasser à
l’ombre de l’olivier, quand Massilia a reçu un message.
Son visage s’est assombri, il y est passé un nuage.
– Qu’est-ce qu’il y a Massilia ?
Elle m’a pris la main.
– Darwin on va prendre le bateau, on va aller dans
l’île du Frioul. Aide moi à cueillir un bouquet de
jasmin pour Marine.
On a dévalisé le jasmin, une larme perlait à son oeil.
J’ai caressé son épaule.
– C’est qui Marine ?
Elle a soupiré.
– Il y a un an, Marine a été retrouvé morte sur la
terrasse de sa maison, à Marseille. C’était une
journaliste courageuse, qui aidé plein de monde.
Sa mort a été un choc terrible. Elle a réalisé une
série formidable sur Arte Radio : carnets de
correspondante, sur son travail en Palestine – on
l’écoutera ce soir. On va retrouver son père et ses
amis, à l’endroit on a dispersé ses cendres : dans
l’île du Frioul. Pas de temps à perdre Darwin : on
est déjà en retard !
Avec le bouquet de jasmin, on a sauté dans le
bateau. Sur les vagues, en voguant vers l’ile,
Massilia m’a parlé de son amie Marine.
– Marine… tout le monde l’adorait. Toujours prête à
aider, d’une générosité incroyable. Ses amis Islam
et Heba, qui ont perdu leurs quatre enfants dans
un bombardement à Gaza… Elle a réussi à les
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Banksy à Marseille
faire venir en France, à leur trouver un toit. Elle les
connaissait depuis des années, elle adorait leurs
enfants, elle leur amenait toujours des cadeaux.
En une minute : plus d’enfants, ensevelis sous les
décombres de leur maison. Seuls les parents ont
survécu. Tu imagines Darwin ? Marine a réussi à
les aider à sortir de cet enfer.
Je protégeais le bouquet de jasmin des embruns –
emballé dans le keffieh de Jadoun, comme un bébé.
– Qu’est-il arrivé ? Comment est-elle partie Marine ?
A Gaza ?
Le visage de Massilia s’est assombri.
– Non ici à Marseille – chez elle. Trop de souffrances,
trop de chagrins, qu’elle dissimulait derrière son
rire, ses sourires, sa joie de vivre – même dans les
pires moments. Elle portait trop lourd sur ses
épaules, depuis si longtemps. La dernière fois que
je l’ai vue, c’était au Zaatar, avec ses amis.
J’entends encore son rire, merveilleux, contagieux
– elle était très drôle. Sa mort a dévasté plein de
gens. C’est son ami Mehdi qui a dû prévenir son
père. C’est lui qui m’a envoyé un message, ce
matin, pour l’hommage.
– Elle avait quel âge ?
– Trente ans et des poussières – jeune pour
l’éternité.
On a dépassé le château d’if – celui du comte de Monte
Cristo – et on est arrivé dans l’île du Frioul.
Massilia a laissé son bateau dans la crique où les amis
de Marine étaient rassemblés.
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Tout le monde était silencieux, recueilli – une vingtaine
de personnes, très émues, en cercle, au bord de l’eau.
On a rejoint Mehdi, Annika et leur adorable petit fille,
Norah, Massilia m’a présenté à voix basse.
Jean-Yves – le père de Marine – a pris sa guitare, et il a
chanté On dirait le Sud : la chanson préférée de Marine.
Tout le monde avait la larme à l’oeil.
C’était la fin de l’hommage, chacun a pris une fleur et l’a
jetée dans les vagues.
Je ne connaissais pas Marine, mais j’ai été bouleversé.
A force d’entendre ses amis parler d’elle, j’avais
l’impression de la connaître.
Juste avant de rentrer, on s’est baigné dans la crique, là
où les cendres de Marine avait été dispersées, un an
plus tôt.
– Marine, tu es brume d’écume désormais…
Des dizaines de goélands se sont posés sur un rocher,
ils se sont mis à crier, un vacarme assourdissant.
On est sorti de l’eau et on est rentré à l’Estaque.
Je me souviens du jasmin flottant à la surface de l’eau,
dansant sur les flots. Je revois le gracieux visage de la
petite Norah – son sourire d’enfant.
Dans l’atelier, allongés dans l’obscurité, Massilia m’a fait
entendre la voix de Marine, ses bouleversants Carnets
d’une correspondante. Une voix tellement vivante,
vibrante, gorgée de vie et d’émotions. En l’écoutant, on
avait du mal à croire qu’elle ne soit plus là.
On s’est endormis enlacés, dans les brumes de la voix
de Marine. Au coeur de la nuit, dans un demi-sommeil, à
voix basse, un peu rauque, Massilia a murmuré :
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– Darwin je viens de rêver de Marine. On était au Frioul,
tous ensemble, elle est sortie de l’eau en riant : – vous
en faites une tête d’enterrement ! Qu’est-ce qui se passe
? On s’est tous mis à rire… et je me suis réveillée.
J’ai caressé ses joues humides, j’y ai déposé des
baisers.
– Parle moi de Marine…
Elle me l’a racontée jusqu’au lever du jour.
On s’est rendormis dans l’odeur du jasmin qui venait du
jardin par la fenêtre grande ouverte – et les premiers
chants des oiseaux.
– On en a de la chance d’être vivant Darwin…
– Une sacrée chance oui…
On s’est embrassé pour fêter la joie inouïe d’être en vie.
La peau de Massilia était encore salée des embruns de
la crique du Frioul où Marine était devenue sirène.
Il y avait un peu de sable dans ses cheveux et dans les
draps du lit. J’ai eu l’impression de m’endormir au fond
des mers, et qu’autour de nous, musardait une sirène
rieuse et coquine du nom de Marine – j’entendais les
éclats de son rire dans les vagues.
Bon vent Marine, bon vent.
Envoie nous du son du paradis, de temps en temps.
* Marine Vlahovic – Carnets d’une correspondante – Arte
Radio. France Culture – les pieds sur terre : Je
m’appelle Marine – avec son père“.