La Bourrache

13 janvier 2026

Temps de lecture : 5 minutes

Une histoire d’Élise Fontenaille / Photo Gustave67

« Mon amie A m’appelle très tôt, je venais à peine de me réveiller – et ce qu’elle m’annonce, tout de go, me semble irréel :  » Elise… mon père a tué ma mère, tiré sur ma sœur, et ensuite il s’est tué  » la dernière fois qu’elle m’avait appelé, A m’avait longuement raconté sa dernière altercation avec son père, sa violence, sa folie, je lui avais conseillé de ne plus le voir. mais A adorait sa mère. Alors bien sûr elle était écartelée. J’ai séjourné quinze jours avec A chez ses parents, dans un village, en pleine campagne, au bord de la montagne … Je garde de ses parents , de ce séjour, un excellent souvenir. Ils avaient été adorables avec moi. Sa mère, maraîchère virtuose – elle savait tout faire – m’avait appris à déguster la bourrache, sur du pain beurré, ce goût d’huître extraordinaire – j’avais adoré.
Il y en a beaucoup, de la bourrache, là où je vis, je m’en délecte chaque jour, aux beaux jours, et à chaque fois je pense à la mère de A. avec gratitude. Son père, habile menuisier, m’avait sculpté une petite tortue en bois, et une croix, que j’ai placée dans mon mur : je la vois chaque jour. En face de la croix, il y la photo de mon amie A, belle jeune femme, souriante, talentueuse. : musicienne, brodeuse, dessinatrice, excellent professeur…

Sur mon mur il y a un beau masque de diable en cuir rouge, ramené d’un carnaval où j’étais allée avec A, près de son village. La violence de ce carnaval m’avait désarçonnée, un de ses participants m’avait rudement jetée à terre. Je vois ce masque de diable rouge cent fois par jour., il contient toujours une menace, une violence. Désormais, à chaque fois que je verrais une fleur de bourrache, je penserai à ce drame atroce, à A, à sa mère… à ce village, à ces deux semaines délicieuses – Les parents de A m’avaient invitée au restaurant, avec A, on s’était régalées – il y a avait beaucoup de chaleur et d’affection entre nous – A m’avait dit, après ce séjour :  » Elise, mes parents t’adorent, tu devrais revenir les voir, sans moi…  » j’y ai pensé, mais c’était si loin. j’aurais dû – peut-être aurais je réussi à … je me sens perdue, j’ai le délicieux goût d’huître de la bourrache dans mon palais, et je pense à la mère de A, et même à son père, si souriant et gentil dans son atelier, tellement affectueux avec moi. je ne comprends pas. Je me souviens de ce titre de roman :  » toutes les familles sont psychotiques  » Sur la tombe de la mère de A, je voudrais déposer un énorme bouquet de bourrache, de ce bleu vif extraordinaire, ces étoiles bleues, et tout ce vert. Jamais je n’aurais pressenti un tel drame. Il me semblait que A exagérait, quand elle me parlait de la violence et de la folie de son père. ses parents leur avaient offert à chacune une belle maison. lls étaient travailleurs infatigables. La veille du massacre, me dit A, son père avait fêté ses 80 ans, il avait invité 80 personnes, il avait l’air très heureux, gai, joyeux, tout le monde était heureux. Et le lendemain matin… quelques jours avant , les gendarmes étaient venus lui prendre ses armes, mais il avait gardé un revolver. Dans sa jeunesse, il avait été soldat, il avait participé à une guerre coloniale atroce, il en avait gardé des séquelles indélébiles bien sûr. Ce matin, je pense à A. son coup de fil c’était il hier. A si belle, si joyeuse, si rieuse, si douée… Que va-t-elle devenir – comment survivre, à un tel drame. Je revois sa mère, si active dans son beau potager.

On ne mangeait que ce qu’elle venait de cueillir, je la suivais dans les allées avec son grand panier, ensuite j’allais rejoindre son père dans son bel atelier, tout ensoleillé. J’avais une chambre pour moi, belle, vaste, ensoleillé, je m’y sentais très bien, dans cette maison, dans ce village. Son père avait mis une fleur dans un verre sur la table de chevet, rien que pour moi. Je revois cette fleur, cette chambre, cette maison, ce vaste potager si bien entretenu, la mère de A, le parcourant avec son grand panier. J’étais certaine de revenir. ça c’est passé il y a qq jours, dans un pays pas si lointain. si loin, si proche… je suis sonnée.

A présent, tout me reviens, de ces quelques jours parfaits; j’avais fait une grande ballade dans les champs avec son père, il m’avait montré les murs de pierres sèches éboulés, il avait tant plu : des rivières : le pays était sens dessus dessous – soudain, je revois les moindres détails de cette ballade, la lumière, les prés penchés, ces chemins, le rouge extraordinaire de la terre… ce repas au restaurant, si sympathique, et délicieux, si vivant.. un arc en ciel, à l’instant où A et moi, nous étions montées dans l’autocar… cet arc en ciel extraordinaire, après toute cette pluie…
et soudain je me souviens que quelques heures avant, inexplicablement, j’avais appelé une radio, à lheure où l’on encensait la saint valentin, pour dire qq mots qui avaient grandement choqué la psy de service :  » dans un couple, il y en a toujours un qui tient l’autre en laisse…  » et quelques heures plus tard, cette annonce de A… mon intervention incongrue à la radio me semble soudain étrangement prémonitoire. là soudain le souffle me manque. je pense à A, réfugiée chez des amis. Je viens de lui envoyer la photo de la rivière du bout de ma rue – A, appelle moi quand tu veux – je suis là.
en fait je ne parviens pas à réaliser.
La seule façon pour moi de réaliser ce qui s’est passé, c’est de l’écrire, ici. Là enfin cela devient réel, et terrible.
Effroyable.
Incompréhensible.

Si les gendarmes avaient trouvé aussi le revolver, que le père de A avait caché dans un vieux chiffon, ce drame atroce n’aurait sans doute jamais eu lieu.
A me dit : – Elise il avait tout prévu. Tout. Tout planifié. Même cette fête incroyable, la veille, pour ses 80 ans… il savait.
De A, soudain, tout me revient. Nos fou-rires, notre amitié ( une brouille absurde, aussi ) Il y a quelques temps, elle m’avait fait rencontré un de ses amis, restaurateur virtuose, qui était en train de restaurer les peintures de la basilique de Brioude… il m’avait tout montré, tout expliqué, invité au restaurant, très gentiment, il était venu dîner chez moi, devant le feu… il devait me ramener chez A, dans sa camionnette… Loin, à six heures de voiture de chez moi … En train c’est presque impossible, c’était l’occasion parfaite de revoir A, de séjourner chez elle.

Et puis, je ne sais pourquoi, cela ne s’est pas fait.
Aujourd’hui, je regrette de ne pas être monté dans le camion du peintre avec lui. de ne pas avoir rejoint A, finalement, dans sa belle maison, en pleine campagne, une maison d’artistes, ouverte à tous les créateurs, aux artistes, et aux autres.
Dans son jardin, il y a certainement de la bourrache.
( je n’arrive toujours pas à réaliser – je retourne en boucle lors de ce séjour idyllique avec A, chez ses parents… je me retrouve prisonnière dans une île – l’invention de Morel, de rodolfo bioy casares – le narrateur est prisonnier d’une île, il ne parvient pas à en sortir, un sortilège l’y retient, éternellement, avec d’autres, si proches, et inconnus. »